Au cœur des enjeux hydriques du Défi AquaHacking binational — Partie 3 de 4
À la fin d’un long quart de travail sur le lac Érié, un pêcheur commercial ramène la prise du jour, la dirige sur la chaîne de transformation et la filette proprement. Ce qui reste — la tête, la peau, les écailles, les arêtes, les œufs — est mis de côté, traité comme un déchet ou destiné à des usages de valeur relativement faible. Multipliez ce seul processus par chaque pêcherie, chaque port et chaque marina autour des Grands Lacs, et vous commencez à voir un système qui laisse discrètement derrière lui une grande partie de sa valeur. Ce n’est pas par négligence, mais parce que ce modèle n’a jamais été conçu pour se demander : « Que pourrait-on en faire d’autre? » et « Quelle valeur laissons-nous de côté? »
Ces questions sont au cœur de l’enjeu lié à l’économie bleue circulaire des Grands Lacs abordé dans ce Défi AquaHacking. Il est facile de penser à la protection de l’eau douce uniquement en termes de ce que nous protégeons et de ce que nous évitons. Mais la durabilité concerne aussi ce que nous faisons avec ce que nous avons : comment pouvons-nous repenser des systèmes construits autour de l’extraction et de l’élimination pour qu’ils réinjectent de la valeur dans les écosystèmes et les communautés qui en dépendent? Ce passage, d’une logique linéaire — « prendre, utiliser, jeter » — à une logique circulaire, pourrait créer de nouvelles possibilités et générer des millions de dollars en valeur économique, tout en réduisant les déchets et en offrant une occasion d’intégrer les savoirs autochtones afin de mieux utiliser ce que nous avons déjà.
L’initiative « 100% Great Lakes Fish Initiative » est devenue l’une des grandes prioritésdes gouverneurs et des premiers ministres des Grands Lacs et du Saint-Laurent, qui sont coorganisateurs du Défi.
Transformer les défis liés à l’eau en occasions d’innovation
Pour aider les équipes AquaHacking à repenser la différence entre les déchets et la valeur, trois responsables des enjeux liés à l’eau ont partagé leurs perspectives, issues des sciences halieutiques, de la gouvernance des ressources menée par les Autochtones, et de l’industrie de la pêche commerciale :
Au fil de leurs séances, trois grands thèmes se sont dégagés.
Des espèces envahissantes aux possibilités de l’économie bleue
Les Grands Lacs constituent l’écosystème d’eau douce le plus envahi de la planète, avec plus de 180 espèces non indigènes. La moule zébrée, le gobie à taches noires et la lamproie marine ont chacun transformé la chaîne alimentaire à leur façon : en filtrant le plancton dont dépendent les espèces indigènes, en concurrençant les poissons locaux pour l’habitat et, dans le cas de la lamproie, en tuant jusqu’à 40 livres de poissons au cours de sa vie.
Ces espèces envahissantes entraînent aussi de véritables coûts économiques et humains. Des décennies de travail en prévention, en détection et en confinement — notamment grâce au contrôle des eaux de ballast, à la surveillance par ADN environnemental et aux barrières électriques — ont permis de gérer leur propagation. Toutefois, ces espèces non indigènes sont maintenant des résidentes permanentes des Grands Lacs. Elles sont simplement trop nombreuses, et présentes dans trop de secteurs, pour être éliminées.
Ainsi, plutôt que de seulement se demander comment retirer ces espèces envahissantes, il existe une occasion de se demander comment en tirer de la valeur, par exemple grâce à des sous-produits, comme les biocarburants, ou à l’écotourisme, comme des tournois de pêche aux espèces envahissantes. Cette idée de transformer un coût écologique en occasion de développement pourrait devenir un élément fondamental de l’économie bleue circulaire.
La collaboration comme véritable innovation
Les changements climatiques, avec la perte d’habitats et les déplacements d’espèces qui les accompagnent, augmentent la pression sur les industries des Grands Lacs et créent de l’instabilité pour les communautés et les systèmes alimentaires qui dépendent de cet écosystème. Une véritable économie bleue circulaire doit tenir compte de cette échelle importante en utilisant les ressources de façon globale, en récupérant et en réutilisant les matières, et en régénérant les écosystèmes plutôt qu’en les épuisant.
Tout aussi important : la circularité ne concerne pas seulement les matériaux et la technologie. La véritable percée qu’elle permet est une nouvelle façon, pour les humains, d’être en relation avec l’eau et les uns avec les autres. En fait, la création de systèmes circulaires exige une collaboration d’un bout à l’autre de la chaîne de valeur. Et cette collaboration doit commencer tôt. L’innovation la plus puissante pourrait être de développer une nouvelle façon de bâtir des solutions : travailler avec les communautés les plus touchées, et non simplement pour elles.
Capter la pleine valeur de chaque poisson
L’une des occasions les plus claires d’économie circulaire relevées dans le cadre de cet enjeu lié à l’eau est aussi l’une des plus concrètes : utiliser davantage chaque poisson qui est déjà pêché.
Jusqu’à 60 % de chaque poisson pêché commercialement est jeté ou dirigé vers des usages de faible valeur, comme l’alimentation animale ou l’enfouissement. Dans la région des Grands Lacs, environ 35 millions de livres de poissons, soit près de 16 000 tonnes, sont pêchées chaque année. Pourtant, traditionnellement, seulement environ 40 % de cette quantité atteint le marché. Cela signifie que près de 20 millions de livres, soit environ 9 000 tonnes, sont gaspillées chaque année, sans véritable retour économique.
Les obstacles à la mise en œuvre sont notamment liés à la fragmentation des sites de transformation, aux variations saisonnières des volumes, aux coûts élevés de la chaîne du froid et au manque d’infrastructures centralisées. Ces obstacles sont particulièrement présents dans les petites communautés, soit celles qui dépendent le plus de leurs pêcheries pour leur prospérité économique.
De nouvelles innovations — comme une collecte et une logistique plus intelligentes, des plateformes qui associent les sous-produits aux bons utilisateurs finaux, et de nouveaux produits comme le cuir de poisson, le collagène et des aliments spécialisés — offrent une occasion de transformer les déchets des Grands Lacs en une industrie à part entière. Les pêcheries de cette région génèrent déjà 420 millions de dollars canadiens par année et soutiennent près de 3 000 emplois. Grâce à l’utilisation complète des sous-produits, les Grands Lacs pourraient débloquer plus de 50 millions de dollars canadiens en nouvelle valeur économique, tout en réduisant les émissions de CO₂ d’environ 8 000 tonnes.
Grâce au soutien et aux perspectives qu’elles ont reçus, trois équipes finalistes du Défi binational AquaHacking ont développé des solutions concrètes et innovantes pour faire croître l’économie bleue circulaire des Grands Lacs et du Saint-Laurent.
BlueLoop (BlueLoop BioWorks)
BlueLoop BioWorks transforme les sous-produits de la transformation du poisson des Grands Lacs — notamment les peaux, les écailles, les carcasses et les viscères — en biomatériaux et en ingrédients bioactifs de grande valeur grâce à un biotraitement modulaire à base d’enzymes. Plutôt que de traiter ces sous-produits comme des déchets, le système produit des intrants d’hydrogel de collagène et de gélatine, des fertilisants peptidiques et des fractions d’huile riches en oméga pour les marchés locaux, tout en soutenant des pêcheries plus propres et une bioéconomie régionale circulaire.
100% Fish (Enactus Windsor)
100% Fish transforme les déchets issus de la transformation du poisson, fournis par le partenaire John O’s Foods, en produits à valeur ajoutée, comme les Erie Eco-Bites et une crème au collagène. La mission de l’équipe est de réduire les déchets envoyés à l’enfouissement en développant une fabrication écologique comme solution de rechange à des produits du quotidien.
OriginEaux
OriginEAUX propose de mettre sur pied une bioraffinerie régionale sans but lucratif à Wheatley, en Ontario, afin de valoriser les sous-produits des pêcheries d’eau douce. Grâce à la liquéfaction hydrothermale et à l’extraction de gélatine, cette plateforme transformerait de la biomasse actuellement sous-utilisée en diesel renouvelable, en naphta, en gélatine et en autres sous-produits utiles localement. En reliant les transformateurs de poisson, les pêcheurs, l’agriculture, les serres et les marchés régionaux, ce projet crée un modèle circulaire qui offre à la fois des bénéfices environnementaux et économiques.
Pendant trop longtemps, l’économie des Grands Lacs n’a capté qu’une fraction de la valeur qui y circulait déjà. Combler cet écart ne consiste pas seulement à améliorer la technologie. Cela demande aussi un changement fondamental dans notre façon de voir les déchets : non pas comme un point final, mais comme un point de départ sous-estimé pour créer quelque chose de nouveau.
Les solutions circulaires doivent répondre aux réalités économiques et opérationnelles des pêcheurs et des transformateurs, se connecter à des marchés viables et s’appuyer sur les bonnes infrastructures, les bons partenariats et les bonnes communautés, tout en protégeant les écosystèmes d’eau douce dont dépend l’économie bleue. C’est ici qu’AquaAction et son écosystème peuvent jouer un rôle : mettre les innovateurs et innovatrices en relation avec l’expertise, les partenaires, les industries et les communautés dont ils et elles ont besoin pour transformer des technologies prometteuses en solutions qui peuvent être testées, adoptées et déployées à plus grande échelle, afin de créer un impact durable.
C’est là la véritable promesse d’une économie bleue circulaire : une approche où la santé de l’eau peut renforcer les communautés qui en dépendent et accroître la résilience de l’économie qu’elles partagent.